Par Hérocia Masséna:
Jacmel, ville d’art et de traditions, continue de faire vivre son héritage culturel à travers celles et ceux qui consacrent leur énergie à la création. Lors d’une soirée culturelle organisée par Jeux Dits Pwezi, la parole a été donnée à deux acteurs engagés de la scène artistique haïtienne : Edgard Agella, responsable du Ballet Grand Soleil, et Fréro Pierre, écrivain originaire de Marigot.
À quelques jours de la célébration du 35ᵉ anniversaire du Ballet Grand Soleil, prévue ce samedi 29 août, Edgard Agella a livré un message empreint de fierté, mais aussi de préoccupation. Pour lui, ces 35 années représentent bien plus qu’une simple étape dans l’histoire d’une troupe de danse. Elles témoignent de décennies de travail, de sacrifices, de passion et de résistance au service de la culture.
Depuis sa création, le Ballet Grand Soleil s’est imposé comme un espace de formation et de transmission. La troupe a contribué à former plus de cinq générations de danseurs au sein de la communauté jacmélienne, faisant de la danse un véritable outil d’expression, d’éducation et de valorisation de l’identité haïtienne.
Cependant, derrière cette longévité se cachent de nombreux défis. Edgard Agella dénonce le manque d’accompagnement dont souffrent encore les professionnels de la danse en Haïti. Selon lui, les danseurs font face à un déficit d’encadrement, à l’absence de mécanismes de protection ainsi qu’à des préjugés qui continuent de minimiser leur travail.
Il rappelle que la danse est un véritable métier, qui exige discipline, formation et engagement. Dans un pays où les artistes évoluent souvent sans garanties ni protection, il plaide pour une meilleure reconnaissance institutionnelle et pour la mise en place de mesures capables de protéger et de valoriser les professionnels de la culture.
À travers la célébration de cet anniversaire, le responsable du Ballet Grand Soleil souhaite également interpeller les autorités concernées afin qu’elles portent un regard nouveau sur les artistes et considèrent la culture comme un pilier essentiel du développement national.

Fréro Pierre : écrire pour préserver l’âme d’un peuple
Cette même soirée a également été marquée par la présence de Fréro Pierre, écrivain originaire de Marigot, dont une partie du parcours s’est construite entre Haïti et Dakar, au Sénégal.
À l’occasion de la première édition de la vente-signature consacrée à ses œuvres dans la métropole du Sud-Est, l’auteur a présenté son roman « Lakou Delivrans », ainsi que son recueil de poèmes bilingue, en créole et en français, « Épitaphe pour ceux qui n’en ont pas eu », fruits d’un long cheminement intellectuel et artistique.
Lauréat du Prix Émile Célestin-Mégie de l’Akademi Kreyòl Ayisyen pour son roman Lakou Delivrans, Fréro Pierre s’est également distingué dans le domaine de la poésie : son recueil Épitaphe pour ceux qui n’en ont pas eu a été finaliste du Prix de Poésie Martial Sinda.
Lors de cette rencontre, il a partagé son parcours avec émotion, évoquant les difficultés rencontrées sur le chemin de la création, notamment les obstacles liés à la publication des œuvres. Malgré le manque de structures d’accompagnement, il affirme poursuivre son travail de création et proposer au public des textes qui interrogent la société haïtienne.
Dans son roman, l’écrivain aborde notamment la problématique de l’acculturation, qu’il considère comme une menace pour la préservation de l’identité culturelle haïtienne. Il invite ainsi à une réflexion profonde sur le rapport du peuple haïtien à ses racines, à ses traditions et à ses valeurs.
Fréro Pierre regrette également l’absence d’une véritable politique culturelle en Haïti, soulignant le manque de soutien public, de programmes d’encouragement et de dispositifs permettant aux écrivains et aux créateurs de mieux développer et diffuser leurs œuvres.
Une culture qui refuse de disparaître
À travers le parcours du Ballet Grand Soleil et celui de Fréro Pierre, un même message se dégage : la culture haïtienne continue d’exister grâce à des femmes et des hommes qui choisissent de créer malgré les difficultés.
Entre les mouvements d’un danseur et les mots d’un écrivain, Jacmel rappelle que l’art demeure un espace de résistance, de transmission et d’espérance.
Alors que le Ballet Grand Soleil s’apprête à célébrer ses 35 années d’existence, cette commémoration dépasse le cadre d’un simple anniversaire. Elle devient un hommage à toutes celles et à tous ceux qui, par leur talent, leur engagement et leur détermination, continuent de faire battre le cœur culturel d’Haïti.
Crédit photo: Claudy Lafrance







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