Thélyson Orélien : de la poésie haïtienne à la course aux grands prix littéraires

Par Hérocia Masséna:

Avec c’était ça ou mourir, son premier roman, l’écrivain québécois d’origine haïtienne s’impose parmi les voix remarquées de la rentrée littéraire 2026.

Il y a des histoires qui dépassent rapidement le destin du personnage qui les porte. C’était ça ou mourir, premier roman de Thélyson Orélien, appartient à cette catégorie.

À travers Jonas Dorléon, un professeur haïtien contraint de quitter son pays face à la violence, l’écrivain raconte l’exil, la survie, la perte, mais aussi cette volonté profondément humaine de continuer à vivre lorsque tout semble avoir été arraché.

D’un pays à l’autre, Jonas avance avec presque rien. Il transporte quelques objets, des souvenirs et une identité qu’il tente de préserver malgré les frontières et les épreuves.

Publié en 2026 aux Éditions du Boréal, au Québec, puis chez Grasset en France, le roman connaît rapidement un écho qui dépasse les frontières canadiennes. Il se retrouve dans les premières sélections de plusieurs grands prix littéraires de la rentrée 2026, notamment le Goncourt, le Goncourt des Lycéens, le Renaudot, le Femina, le Prix Décembre et le Prix Médicis.

Pour un premier roman, le parcours attire naturellement l’attention. Mais derrière cette entrée remarquée dans le paysage littéraire français se trouve une histoire d’écriture qui, elle, ne commence pas avec Jonas.

Avant le roman, il y avait déjà la poésie

Né aux Gonaïves en 1988, Thélyson Orélien appartient à cette génération d’écrivains dont le rapport à Haïti ne s’arrête pas à une frontière géographique.

Il quitte son pays après le séisme de 2010 et s’installe au Québec. Cette expérience du déplacement, sans être celle de Jonas, nourrit chez lui une réflexion autour de l’exil, de l’identité, de la mémoire et du sentiment d’appartenance.

Mais bien avant de devenir romancier, Orélien était déjà poète.

Son parcours littéraire remonte aux années 2000. Il publie notamment Au-delà du silence en 2006, puis Les Couleurs de ma terre, texte pour lequel il reçoit en 2007 le Prix international des jeunes auteurs (PIJA). Il poursuit ensuite son travail poétique avec Le temps qui reste en 2015 et Tant que le silence saigne, je parlerai en 2025.

Cette poésie n’est pas un simple détour dans son parcours. Elle constitue plutôt l’un des fondements de son écriture : une manière de regarder le réel, d’interroger le silence et de donner des mots à ce qui, parfois, semble difficile à raconter.

Avec C’était ça ou mourir, cette voix poétique change de forme, mais certaines de ses préoccupations demeurent.

Jonas Dorléon, un homme avant d’être un migrant

Le roman raconte le parcours de Jonas Dorléon, professeur d’histoire et de géographie à Port-au-Prince.

Lorsque son quartier s’embrase, il doit partir.

Il ne quitte pas Haïti avec les moyens d’un voyageur. Il part avec quelques objets, quelques souvenirs et ce qu’il peut porter. Son départ devient alors le début d’une longue traversée des frontières, des dangers et de l’incertitude.

À travers Jonas, le lecteur découvre les routes migratoires autrement : les kilomètres, les bus surchauffés, la faim, la jungle, les rencontres, les séparations, les violences, mais aussi les gestes de solidarité et les éclats de rire qui permettent parfois de continuer.

Le roman ne cherche donc pas seulement à raconter comment on quitte un pays.

Il pose une question plus profonde : que reste-t-il d’un être humain lorsqu’il doit constamment se battre pour avoir le droit d’exister quelque part ?

Un sac plastique, quelques objets et toute une vie

Tout tient presque dans un sac plastique.

Cette image résume une partie de la force du livre. Lorsque l’exil dépouille l’homme de ses biens, il lui reste encore ce que les frontières ne peuvent pas facilement lui enlever : la mémoire, la langue, les souvenirs et la dignité.

Les objets que Jonas emporte prennent alors une valeur qui dépasse leur simple utilité. Ils deviennent les fragments d’une existence qu’il tente de préserver alors que tout autour de lui change.

Les mots, eux aussi, deviennent une forme de résistance.

Ils ne permettent pas à Jonas d’éviter la violence. Ils ne peuvent pas lui ouvrir toutes les frontières. Mais ils lui permettent de ne pas disparaître complètement sous le poids de ce qu’il traverse.

L’humour au milieu de la tragédie

Ce qui rend C’était ça ou mourir particulièrement humain est aussi la place accordée au rire.

Jonas rit.

Il rit parfois parce que l’absurde devient la seule manière de supporter l’insupportable.

Cette présence de l’humour dans un récit aussi sombre constitue l’une des particularités de l’œuvre. La souffrance n’efface pas complètement la vie. Même dans l’exil, même dans la peur, il reste parfois une plaisanterie, une rencontre, un souvenir ou un sourire.

Ces moments ne diminuent pas la gravité du récit. Au contraire, ils rappellent que ceux qui traversent les épreuves restent des êtres humains capables de rire, d’aimer, de se souvenir et d’espérer.

C’est peut-être là que le roman trouve l’un de ses équilibres les plus justes : raconter la douleur sans laisser la douleur occuper tout l’espace.

De Haïti au Québec, puis vers la France

Le parcours de C’était ça ou mourir est d’autant plus remarquable qu’il s’agit du premier roman de Thélyson Orélien.

Après sa publication au Québec, le livre arrive en France chez Grasset pour la rentrée littéraire 2026. Son parcours éditorial commence alors à prendre une nouvelle dimension, tandis que des traductions sont annoncées dans plusieurs pays.

En France, le roman attire rapidement l’attention des jurys littéraires.

Il figure dans la première sélection du Goncourt, annoncée le 2 septembre, puis dans celles du Goncourt des Lycéens, du Renaudot, du Femina et du Prix Décembre. Le 11 septembre, il rejoint également la première sélection du Prix Médicis.

Cette présence simultanée dans plusieurs grandes compétitions littéraires place naturellement le nom de Thélyson Orélien parmi ceux que les lecteurs et les observateurs suivent attentivement pendant cette rentrée.

Il convient toutefois de distinguer une première sélection d’une éventuelle récompense : les jurys doivent encore poursuivre leurs délibérations avant les étapes finales.

Pour l’écrivain, le changement d’échelle est néanmoins déjà bien réel.

Une littérature qui refuse de réduire Haïti à ses catastrophes

Il serait pourtant réducteur de considérer C’était ça ou mourir uniquement comme un roman sur la crise haïtienne.

Haïti constitue le point de départ de Jonas, mais le livre parle aussi de ce qui arrive après le départ.

Il parle de ces hommes et de ces femmes qui deviennent progressivement des numéros, des dossiers, des demandeurs d’asile, des personnes en attente.

Il parle également de cette transformation silencieuse qui peut s’opérer lorsqu’un individu cesse d’être regardé pour ce qu’il était et commence à être défini uniquement par sa situation.

Dans cette perspective, le roman rejoint une réalité mondiale : celle des migrations contemporaines.

Mais Orélien ne parle pas des migrants comme d’un groupe abstrait.

Il leur rend des visages.

Un migrant n’est plus seulement quelqu’un qui traverse une frontière. C’est quelqu’un qui a laissé une maison, une mère, des souvenirs, une langue, une profession, une histoire.

Jonas part d’Haïti.

Mais son histoire pourrait être celle de milliers d’hommes et de femmes qui, quelque part dans le monde, prennent la route parce que rester devient plus dangereux que partir.

C’est peut-être aussi ce qui permet au roman de dépasser son contexte d’origine. Le lecteur n’a pas besoin de connaître toute la géopolitique des migrations pour comprendre Jonas.

Il lui suffit de reconnaître, derrière le migrant, un être humain qui veut vivre.

Partir pour avoir encore une chance de vivre

Derrière le titre C’était ça ou mourir, il y a finalement toute la brutalité d’un choix.

Partir non pas nécessairement parce qu’on rêve d’une autre vie, mais parce qu’on veut encore avoir le droit d’en avoir une.

Cette nuance est essentielle.

L’exil n’est pas toujours présenté comme une aventure vers un avenir meilleur. Il peut commencer par une urgence, une peur, une perte ou la nécessité de sauver sa vie.

À travers Jonas, Thélyson Orélien transforme cette réalité en expérience littéraire et humaine.

Il ne raconte pas seulement un homme qui voyage.

Il raconte un homme qui tente de rester lui-même pendant que le monde l’oblige à tout recommencer.

Une voix qui vient de loin

Alors que C’était ça ou mourir poursuit sa route dans les grandes sélections de la rentrée littéraire française, une chose apparaît clairement : la voix de Thélyson Orélien ne vient pas de naître avec ce roman.

Elle vient de loin.

De la poésie.

Des Gonaïves.

D’Haïti.

Du Québec.

Du déplacement.

De la mémoire.

Et de cette nécessité de mettre des mots là où le silence finit par devenir trop lourd.

Son premier roman ouvre aujourd’hui une nouvelle étape de son parcours. Mais il ne constitue pas une rupture avec le poète qu’il était avant Jonas Dorléon.

Il en est, peut-être, une nouvelle expression.

De la poésie au roman, d’Haïti au Québec, puis du Québec à la France, Thélyson Orélien poursuit ainsi un chemin littéraire qui dépasse les frontières.

Et pendant que son nom circule parmi les grandes sélections de la rentrée 2026, son histoire rappelle une chose essentielle : certaines voix mettent des années à se construire avant que le monde littéraire commence à les entendre.

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