« Résurgence » : Feguenson Hermogène brise le silence familial pour interroger la violence et sa transmission

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Par Christien SYLVAINCE:

Avec Résurgence, le cinéaste haïtien Feguenson Hermogène transforme une blessure profondément intime en matière cinématographique. À travers un dialogue avec sa mère et un retour sur une histoire familiale longtemps enfermée dans le silence, le réalisateur explore la violence conjugale, la mémoire, les traumatismes familiaux et la crainte de voir la violence se transmettre d’une génération à l’autre.

D’une durée de 51 minutes, le documentaire est l’aboutissement d’un projet dont le développement remonte à 2017. Après plusieurs années d’écriture, d’ateliers, de rencontres professionnelles, de recherche de financements et de production entre Haïti, la Caraïbe et la France, Résurgence poursuit aujourd’hui son chemin vers le public.

Synopsis

Feguenson Hermogène a à peine dix ans lorsqu’il est témoin de l’agression de sa mère par son père. Après la mort de celui-ci, l’événement devient progressivement un sujet tabou dans la famille.

Des années plus tard, après trois années passées à Cuba pour étudier le cinéma, le réalisateur revient auprès de sa mère avec le désir de rouvrir cette parole interdite et de faire ressurgir la mémoire d’un père dont l’image reste profondément contradictoire, entre attachement et rejet.

De cette confrontation naît un dialogue intime entre une mère et son fils. À travers lui, Feguenson Hermogène interroge la violence de son père, celle des hommes et d’une société, mais également celle qu’il redoute de pouvoir porter lui-même.

Trois femmes au cœur d’une interrogation

L’histoire de Résurgence ne se limite cependant pas à la violence dont le réalisateur a été témoin entre ses parents.

Feguenson Hermogène explique avoir grandi entouré de trois femmes : sa mère, sa cousine et sa sœur. Deux d’entre elles ont été directement confrontées à la violence conjugale : sa mère, battue par son père, et sa cousine, victime de violences de la part de son mari.

Puis vient le mariage de sa sœur.

C’est précisément ce nouvel événement familial qui réactive chez le cinéaste une série d’interrogations. Alors que sa sœur s’engage à son tour dans la vie conjugale, Feguenson Hermogène se demande quelle relation elle construira avec son mari.

Son inquiétude ne naît pas dans le vide : elle est nourrie par ce qu’il a vu, enfant, dans le couple de ses parents et par ce qu’il a également observé dans l’expérience conjugale de sa cousine.

Le mariage de sa sœur agit ainsi comme un véritable déclencheur cinématographique et personnel. Le réalisateur décide de prendre sa caméra et de retourner vers sa famille, dans le nord d’Haïti, pour comprendre ce que ces histoires disent d’un phénomène plus vaste : la violence conjugale dans la société haïtienne.

Questionner aussi sa propre place d’homme

À partir de là, Résurgence dépasse progressivement la seule reconstruction d’un traumatisme d’enfance.

Feguenson Hermogène commence à questionner les rapports entre les femmes et les hommes dans la société haïtienne, les modèles conjugaux transmis au sein des familles, les silences qui entourent certaines violences et les comportements susceptibles de se reproduire d’une génération à l’autre.

Mais le réalisateur ne dirige pas uniquement son regard vers son père ou vers les autres hommes.

Il se questionne lui-même en tant qu’homme.

Ayant grandi avec le souvenir de la violence exercée par son père contre sa mère, il s’interroge sur les traces que cette expérience a laissées en lui.

Peut-on reproduire inconsciemment ce que l’on a observé durant son enfance ? Une violence familiale peut-elle se transmettre autrement que par les mots ? Comment construire sa propre identité masculine lorsque l’une des premières représentations du couple a été marquée par la violence ?

Cette peur donne au film l’une de ses dimensions les plus profondes : le cinéaste ne se place pas seulement en observateur d’un problème social. Il accepte de s’inclure dans la question qu’il pose.

Le titre Résurgence prend alors tout son sens : il évoque ce qui remonte à la surface après avoir été longtemps enfoui — une mémoire, un traumatisme, la figure d’un père, mais surtout une parole que le silence familial n’a jamais complètement réussi à faire disparaître.

Un projet né en 2017 à FOKAL

La construction cinématographique de Résurgence commence véritablement en 2017.

Feguenson Hermogène participe alors à un atelier d’écriture documentaire à FOKAL (Fondation Connaissance et Liberté), en Haïti, sous la direction de la réalisatrice haïtienne Patricia Benoit.

C’est dans cet espace de travail que cette matière intime commence progressivement à prendre la forme d’un projet documentaire.

Le cinéaste poursuit ensuite le développement du film en Guadeloupe, lors d’un autre atelier d’écriture organisé à l’initiative de Docmonde.

Cette étape devient déterminante : c’est à cette occasion qu’il rencontre le producteur Jean-Marie Gigon, fondateur de SaNoSi Productions.

La rencontre ouvre une nouvelle étape dans l’histoire de Résurgence et contribue à structurer professionnellement le projet.

SaNoSi Productions et la construction du projet

Fondée en 2005 par Jean-Marie Gigon, SaNoSi Productions est une société indépendante de production cinématographique et audiovisuelle établie en Centre-Val de Loire, en France. Elle produit notamment des documentaires, des programmes courts et des fictions pour la télévision et le cinéma.

L’accompagnement de Résurgence s’inscrit dans la durée et permet au projet de franchir progressivement les différentes étapes nécessaires à sa réalisation.

Rachèle Magloire, productrice de Fast Foward, rejoint également le projet aux côtés de SaNoSi, participant à la dynamique de coproduction qui permet au film de se concrétiser.

Dans le cas d’un documentaire aussi personnel, la production ne consiste pas seulement à réunir des moyens financiers et techniques. Elle doit également accompagner un réalisateur qui transforme une expérience familiale traumatique en œuvre cinématographique, tout en préservant l’intimité des personnes qui acceptent de prendre part au récit.

De 5 000 à 20 000 euros de soutien de Ciclic

Le développement de Résurgence peut également être suivi à travers les soutiens institutionnels obtenus par le projet.

En 2020, Ciclic Centre-Val de Loire accorde à Résurgence une aide à l’écriture de 5 000 euros, alors que SaNoSi Productions est déjà associée au projet.

Quatre années plus tard, en 2024, le documentaire franchit une nouvelle étape : Ciclic lui attribue cette fois une aide à la production de 20 000 euros.

Ces deux soutiens, espacés de quatre années, permettent de mesurer la maturation progressive du film : une œuvre documentaire aussi personnelle nécessite du temps pour passer de l’écriture à la production, puis du tournage à sa forme définitive.

Le projet bénéficie également de soutiens et de collaborations qui l’inscrivent dans un réseau plus large de production et de diffusion documentaire.

Une équipe technique au service d’un récit intime

Pour rendre possible le tournage, Feguenson Hermogène s’entoure d’une équipe de techniciens.

Roudie Rigaud Marcelin travaille au sonLoubenson Saint-Juste à la caméra, tandis que Valérie Baeriswyl accompagne le projet en qualité d’assistante productrice.

Le dispositif technique prend une importance particulière dans un film reposant en grande partie sur la proximité entre le réalisateur et les membres de sa famille.

Il s’agit de filmer et d’enregistrer une parole longtemps retenue sans perdre l’intimité qui rend précisément cette parole possible.

Feguenson Hermogène, un parcours entre Haïti et Cuba

Né en Haïti en 1988, Feguenson Hermogène étudie d’abord la sociologie avant de développer son travail dans le cinéma documentaire.

En 2016, il réalise La déchirure, son premier documentaire.

Son parcours professionnel l’amène également à travailler sur différentes productions cinématographiques et audiovisuelles avant d’intégrer, en 2021, la spécialité réalisation documentaire de l’Escuela Internacional de Cine y Televisión (EICTV) à Cuba.

La période cubaine occupe une place importante dans son évolution de cinéaste.

Il réalise notamment Cuando llegue la noche, puis En mil pedazos (Fragmented) en 2023. Ce dernier, d’une durée de 12 minutes, explore les racines afro-cubaines, la mémoire et l’identité. Il sera présenté en première mondiale au Ji.hlava International Documentary Film Festival.

Ces films montrent que la mémoire, l’identité, les racines et la transmission occupaient déjà une place importante dans le cinéma de Feguenson Hermogène avant l’achèvement de Résurgence.

Martinique La 1ère et la diffusion télévisuelle

Le projet franchit également une étape importante dans le domaine audiovisuel avec France Télévisions.

Résurgence est destiné à une diffusion sur Martinique La 1ère, permettant à cette histoire profondément haïtienne de trouver également une place dans l’espace audiovisuel caribéen.

Cette dimension est loin d’être secondaire. En passant du cercle familial à la télévision et aux espaces consacrés au documentaire, l’histoire racontée par Feguenson Hermogène peut désormais rencontrer d’autres familles, d’autres hommes et d’autres femmes susceptibles de reconnaître dans le film des questions qui traversent également leur propre société.

De l’intime à une question de société

Ce qui commence comme la recherche personnelle d’un fils devient ainsi progressivement une réflexion collective.

Une mère battue par son mari.

Une cousine confrontée à la violence conjugale.

Une sœur qui vient de se marier.

Et un homme qui, caméra en main, se demande ce que ces histoires disent de lui-même et de la société dans laquelle il a grandi.

C’est probablement dans ce déplacement que réside l’une des forces de Résurgence : partir de l’intime sans y rester enfermé.

Si le documentaire prend naissance dans une famille haïtienne, les interrogations qu’il soulève sont universelles.

Comment une famille vit-elle après la violence ?

Pourquoi certains traumatismes deviennent-ils des sujets interdits ?

Que reste-t-il chez un enfant qui a été témoin de violences entre ses parents ?

Comment parler d’un père décédé lorsque son souvenir oscille entre amour, admiration, colère et rejet ?

Que transmet-on, consciemment ou inconsciemment, aux générations suivantes ?

Et surtout : comment empêcher la violence de se reproduire ?

En choisissant de placer sa propre histoire au centre de son cinéma, Feguenson Hermogène ne cherche pas seulement à obtenir des réponses. Il crée un espace où une parole longtemps empêchée peut enfin circuler.

Résurgence devient alors à la fois un récit familial, une quête de mémoire, une confrontation avec la figure du père, une réflexion sur les rapports entre femmes et hommes et une interrogation sur la transmission de la violence.

De ses premières étapes d’écriture à FOKAL en 2017, en passant par l’atelier Docmonde en Guadeloupe, la rencontre avec Jean-Marie Gigon, les soutiens successifs obtenus pour son développement et sa production, jusqu’à sa diffusion télévisuelle, le film porte en lui près d’une décennie de maturation.

Un cinéma où l’intime devient politique et social, et où la caméra permet de faire revenir à la surface ce que des années de silence avaient tenté d’enfouir..

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