Par Christien SYLVAINCE:
Plus de quatre décennies après la disparition de Ti Manno, l’une des figures les plus emblématiques de l’histoire de la musique haïtienne, une question douloureuse refait surface : quelle place accordons-nous à la mémoire de celles et ceux qui ont marqué notre patrimoine culturel ?
Le 18 mai 2026, le maestro haïtien Destra Mignon s’est rendu au Calvary Cemetery, à New York, où repose Emmanuel Rossini Jean-Baptiste, dit Ti Manno, disparu le 13 mai 1985 à l’âge de 31 ans.
Cette visite, effectuée 41 ans après la disparition de l’artiste, a suscité chez le musicien tristesse, indignation et de nombreuses interrogations.

Destra Mignon, de Jacmel aux grandes écoles de musique
Ancien élève de l’École de musique Dessaix-Baptiste de Jacmel, Destra Mignon a poursuivi un parcours étroitement lié à cette institution, jusqu’à devenir chef de son orchestre philharmonique.
En 2006, il intègre Lawrence University, aux États-Unis, où il poursuit des études dans le domaine musical. Quelques années plus tard, en 2011, son parcours le conduit en France, où il acquiert également une expérience au conservatoire de Strasbourg.
Cette trajectoire entre Haïti, les États-Unis et la France nourrit chez lui une sensibilité particulière à la transmission, à la formation musicale et à la préservation de la mémoire des artistes.

Une visite chargée d’émotion
Le 18 mai 2026, Destra Mignon décide de se rendre sur le lieu où repose Ti Manno.
Mais une fois sur place, le maestro dit avoir été profondément bouleversé par ce qu’il a découvert.
Selon son constat, aucune indication suffisamment visible ne permet aujourd’hui d’identifier clairement la sépulture de l’artiste.
Pendant plusieurs années, les admirateurs qui venaient rendre hommage à Ti Manno pouvaient retrouver l’emplacement de sa sépulture grâce notamment à un arbre qui servait de repère.
Mais cet arbre a depuis été coupé. Selon les informations rapportées par Destra Mignon, une autre famille ayant une sépulture à proximité aurait demandé son abattage.
Avec la disparition de ce repère, retrouver l’endroit exact où repose Ti Manno est devenu encore plus difficile pour ceux qui souhaitent venir lui rendre hommage.
Cette situation a profondément attristé et indigné le maestro.
« Après tout ce que Ti Manno a représenté… »
Face à cette situation, Destra Mignon s’interroge sur la manière dont Haïti entretient la mémoire de ses grandes figures culturelles.
Comment un artiste ayant occupé une place aussi importante dans l’histoire de la musique populaire haïtienne peut-il, plus de quarante ans après sa disparition, reposer dans un endroit que les visiteurs ont désormais du mal à identifier ?
Pour le maestro, le problème dépasse Ti Manno lui-même. Il touche à notre rapport collectif à la mémoire.
Ti Manno n’était pas seulement un chanteur populaire. À travers ses textes, il a abordé des questions sociales, les difficultés du peuple haïtien, les rapports humains, les injustices et les réalités de la diaspora. Plusieurs générations continuent aujourd’hui encore d’écouter ses chansons.
C’est précisément cette importance culturelle qui rend la situation particulièrement douloureuse aux yeux de Destra Mignon.

Le rêve d’un rapatriement en Haïti
Devant ce qu’il considère comme un manque de reconnaissance à la hauteur de l’héritage de l’artiste, l’ancien chef d’orchestre de l’école de musique Dessaix Baptiste va plus loin.
Il affirme que, s’il en avait le pouvoir et si les conditions le permettaient, il souhaiterait voir les restes de Ti Manno rapatriés en Haïti, afin que la légende puisse reposer sur sa terre natale et recevoir un hommage national digne de sa contribution à la culture du pays.
Dans cette perspective, le maestro évoque symboliquement le Musée du Panthéon National Haïtien (MUPANAH), lieu consacré à la mémoire historique de la nation.
Au-delà de la faisabilité d’une telle démarche, son souhait exprime avant tout une conviction : Ti Manno mérite un lieu de mémoire clairement identifié, préservé et digne de son héritage.
Que faisons-nous de la mémoire de nos artistes ?
La visite de Destra Mignon pose finalement une question qui dépasse largement le cas de Ti Manno.
Que reste-t-il de nos artistes après leur disparition ?
Qui entretient leur mémoire ? Qui protège leurs archives, leurs œuvres, leurs lieux de naissance, leurs sépultures et les traces matérielles de leur passage ?
Dans de nombreux pays, les maisons, les objets personnels, les archives et les lieux de sépulture des grandes figures culturelles deviennent des espaces de mémoire. Ils permettent aux nouvelles générations de comprendre l’importance de celles et ceux qui ont contribué à construire l’identité culturelle d’une nation.
Haïti possède elle aussi ses légendes.
Encore faut-il préserver leur mémoire.
Ti Manno, 41 ans après
Décédé le 13 mai 1985, Ti Manno demeure l’une des figures les plus emblématiques de la musique haïtienne. Son passage notamment au sein de DP Express, puis la création de Gemini All Stars, ont marqué une période importante de l’histoire du compas.
Mais au-delà du chanteur et du chef de groupe, c’est surtout la dimension sociale de son œuvre qui continue de distinguer Ti Manno.
Quarante et un ans après sa disparition, ses chansons continuent de circuler dans les familles, les médias, les fêtes et auprès de nouvelles générations d’auditeurs.

Et pourtant, selon le constat fait par Destra Mignon lors de sa visite du 18 mai 2026, retrouver précisément l’endroit où repose cette légende peut aujourd’hui devenir un véritable défi.
L’arbre qui servait autrefois de repère a disparu, mais la mémoire de Ti Manno, elle, ne doit pas disparaître avec lui.
Il y a là un paradoxe difficile à ignorer : la voix de Ti Manno demeure présente dans la mémoire collective, tandis que le lieu où repose l’homme risque, lui, de devenir invisible.
L’indignation exprimée par Destra Mignon pourrait ainsi servir de point de départ à une réflexion plus profonde : celle de la responsabilité des institutions, du secteur culturel, de la diaspora et de la société haïtienne dans la préservation de la mémoire de ses grandes figures.
Car honorer un artiste ne consiste pas seulement à écouter ses chansons après sa mort.
C’est aussi préserver son histoire, transmettre son œuvre et protéger sa mémoire pour les générations futures.






Leave a Reply